les Gorges de Palestro, mon baptême du feu ...
 
Ce soir, ils ont tiré 5 obus de mortier sur la zone interdite, une patrouille doit sortir en embuscade. Ce matin à 7h30 : rassemblement, "pluches" jusqu'à 8h, je fais ma toilette, il fait très beau, pas un nuage. J'écris une lettre à mes parents, C... me dit que je pars en opération demain, je prépare mes affaires, ma toile de tente, un imper et une paire de chaussette, je vais chercher une boite de ration et une boule de pain, je me couche de bonne heure, demain départ 4 heures.
 
Ma première opération le 17 novembre: Réveil à 3h20, mon sac est prêt, nous sommes 3 dans le camion avec des prisonniers qui vont porter le gros matériel, nous débarquons à 7h, départ à pieds avec nos sacs, nous arrivons sur un piton à 8h30, nous dominons la vallée, tout en bas à 2kms environ, se trouve un grand village. Nous sommes dans la Région de PALESTRO , le terrain est très accidenté
 
 
La population évacue le village
 
Je n'ai pas le temps d'avoir honte, ni de m'interroger sur le sort de ces pauvres gens que je sens malheuerux...
 
Les postes sont à peine  installés que des fuyards sortent des mechtas et partent  dans tous les sens, une colonne de "villageois" se rassemble en bas de notre position, des femmes et des enfants surtout. Le commandant a installé la binoculaire (voir photo), on voit précisément des rebelles en armes, il y en a partout.
 
Les T6 entrent en action et bombardent dans l'alignement du village, des avions à réaction " mistrals" prennent la relève ainsi qu'un avion de reconnaissance, ça canarde à la mitrailleuse et à la rocket, des troupes sont héliportées sur le versant d'en face, il paraît que c'est la Légion Etrangère, maintenant la fusillade fait rage, le feu semble s'être déplacé, les balles commencent à claquer au dessus de nos têtes, instinctivement je me baisse, le "juteux" me dit que la balle qui a claquée est déjà passée , ce n'est pas la peine de baisser la tête,  OK ..! mais moi je pense à celle qui va venir.....
 
 
Le tir est de plus en plus nourri, je suis à plat ventre et cette fois le "Juteux" aussi, j'ai l'impression que ça ne passe pas loin au dessus de nous, nous sommes en plein  dans l'axe de tir, enfin le Cdt nous demande de changer de place pour aller sur un autre piton, à 18h, on entend à la radio que la légion monte à l'assaut du village, ça tire encore jusqu'à 20h, nous dressons la tente puis on casse la croûte, ce sont les s/off qui montent la garde, vers 22h, on entend crépiter une rafale de FM, puis plus rien au fond de l'oued, on entend les chacals, je ne peux pas dormir....
 
Mardi 18 Novembre : réveil 6h, on prend le café et on repart, je suis malade, c'est un prisonnier qui porte mon sac (merci). Nous devons nous établir en bouclage du dispositif, il nous faut remonter l'oued, nous évaluons la marche à 20kms, lorsque nous arrivons, je suis mort, je m'écroule sur le terrain. Nous installons le matériel, plus loin, un hélicoptère emmène un rebelle blessé, d'autres blessés sont sortis d'une mechta qui servait d'infirmerie aux rebelles, l'un d'eux a une balle dans la cuisse depuis plusieurs jours et la gangrène fait son oeuvre, selon  le médecin . Enfin nous recevons l'ordre de démonter le matériel pour rejoindre les camions  à 2kms, il commence à faire noir, sur notre gauche, les tirs reprennent, les camions ne sont pas là.
 
 
 
            Blessure cangrenée                                                                   Ma première opération
                                                                                                                                                     
 
Mercredi 19 novembre : Nous choisissons un endroit pour planter la tente pour protéger la station radio "j'espère que c'est la dernière fois", ce n'est que du rocher. Le convoi nous a rejoint par la piste, il doit nous transporter au plus près du village et de la mechta qui tient lieu d'infirmerie aux  rebelles.
 
Les avions T6 nous survolent, on nous héliporte des vivres puis nous descendons à pieds vers l'infirmerie, après 30mn de marche, nous arrivons devant la  mechta, personne dans les environs, à l'intérieur, des pansements, une thermos, des galettes encore chaudes sur la cendre, des sacs de grains, un très grand tapis couvre le sol.
 
Il y a aussi des vêtements tachés de sang, des papiers tapés à la machine  sont dispersés au sol, mais pas de machine à écrire.... Le "pitaine " donne l'ordre d'incendier la mechta et nous remontons vers le PC pour casser la croûte. Je suis du 2ème tour de garde de 22h à 23h30. En plus des 22 prisonniers, nous avons environ 50 suspects, nous patrouillons autour d'eux, il fait froid, on entend encore les chacals qui jappent dans le fond de l'oued, c'est lugubre!.
 
Jeudi 20 novembre : Réveil 6h, je suis courbaturé, le PC nous donne le dernier bilan de l'opération, 110 rebelles tués, de nombreux blessés, 4 prisonniers importants dont le Cdt   Si Azzedine Cdt de la willaya d'Alger, de nombreuses armes dont 1 Mitrailleuse 3FM et 8PM, des grenades, 58 fusils de guerre, des fusils de chasse, un poste 536. chez nous 4 morts et 12 blessés, chez les paras et la légion étrangère 5 morts et 14 blessés.
 
Quoi faire, quoi dire devant ce triste bilan dont  je suis le témoin direct,  que je suis impliqué dans un conflit qui me semble totalement étranger que je ne comprends pas ? et que je vais devoir subir et m'installer dans cette guerre  malgré moi ? L'agneau pourrait-il devenir un loup ?
 
Nous regagnons les camions, départ 8h, sur la route,  je suis malade, je n'ai plus de force, nous arrivons à Masqueray  à 10h30. Je me couche aussitôt, heureuse nouvelle, j'apprends que demain je déménage : je rejoins le bâtiment des transmissions où je remplace le quillard.

 
 
 
Triste Spectacle
des Oubliés de la colonisation