Le Commando de Chasse "KIMONO 11"
 

Jeudi 5 Mars : Lever 6h30, aujourd'hui c'est la création officielle du Commando, le Capitaine nous rassemble au drapeau et nous fait un baratin sur le rôle du commando et les interventions que nous aurons à effectuer, tout d'abord notre indicatif sera KIMONO 11, nous interviendrons sur renseignements et nous occuperons le terrain, en particulier la nuit, en fait nous sommes une unité de contre guérilla , nous utilisons la méthode  des Fellagas et nous pouvons rester sur le terrain plusieurs jours. Maintenant on sait ce qui nous attend, message reçu 5/5 comme dirait Bi... l'instruction est terminée vers 10h30, 2 GMC arrivent avec le reste du matériel et  l'armement, on ouvre les caisses, tout est neuf, FM 2429, MAS 36, Lance Grenades, MAS 56, poignards, nous touchons une veste de treillis  de camouflage, une djellaba, un anorak, c'est le grand essayage, on nous apporte encore une paire de Pataugas et des Rangers neufs, le rangement terminé, je fais mon courrier, on va chercher la soupe, c'est meilleur qu'à Boghari . Je me couche tôt car je suis de garde cette nuit de 2h à 3h10, je mets ma Djellaba ...
 
Vendredi 6 Mars : Au petit matin, nous continuons notre installation, nous sommes directement sous les tuiles, il fait beaucoup de vent dehors, ici c'est l'hôtel des courants d'airs, ce matin je reçois une pile de journaux, le courrier de l'ouest et l'intérêt Choletais.
 
Samedi 7 Mars : Lever 7h30, sport, le Pitaine en tête comme d'habitude, nous on suit, on descend vers l'oued, on voit sur la route le convoi qui file sur Aumale. Cette après midi, aux pluches, corvée de patate, à 17h, je vais tirer 2 chargeurs de PA 9 mm dans l'oued, l'armurier n'est pas regardant sur les munitions. Cette nuit, nous devons sortir en OP, réveil 11h30, les  sacs sont prêts, nous partons en file indienne, nous sommes avec la 1ère section suivis de la 2ème et la 3ème. Avant d'arriver à la barrière de sortie, le Capitaine fait arrêter tout le monde et commande : "Sacs à terre", on se demande ce qui se passe..! "Videz vos sacs !"  Tout le monde s'exécute, par moment on entend un bruit de gamelle, Aissa rigole " Ma parole, y en a qui emmène le service à café..! " le Pitaine et l'Adjudant commencent à faire le ménage, "Qu'est ce que c'est que ce bordel, je ne veux plus voir ça ! " il arrive à notre hauteur et s'apprête à passer, soudain, il s'arrête devant moi et regarde la bosse sous ma veste qu'il ouvre, il s'exclame pour que tout le monde entende "Pas d'appareils photos, je ne veux pas d'appareils photos en opération, je confisque le premier que je trouve c'est clair ..."   euh...  oui, oui c'est clair. Cela ne m'empêchera pas plus tard de faire quelques photos
 
 
l'Equipe de Commandement
 
Voltigeur    Radio   Ordonnance du Pitaine   Infirmier    Radio    Voltigeur 
 
 
 le Territoire Opérationnel de Kimono 11
 
Lundi 9 mars : Lever 7h, après le sport, on va au "jus", le Pitaine nous fait savoir qu'il faut mettre de l'isorel mou sous les tuiles, bonne idée, çà va couper le vent, ce ne sera pas du luxe. Manifestement, il se préoccupe de notre  bonne santé. Cette après-midi, nous descendons à Masqueray pour la visite médicale, il pleut à verse, je passe aux transmissions qui m'apprennent que nous devons sortir cette nuit. En attendant, je suis de garde en 1ère heure de 19h à 21h où j'apprends que nous sortons à 1h30, ce n'est pas la joie, je prépare mon sac "sans l'appareil photos" et je me couche, cette nuit, c'est le ramadan. A 1h30, nous prenons la direction du Bougaouden,  nous arrivons bientôt en "zone interdite", il fait nuit noire, on y voit pas à 2 mètres, on bute partout, on marche pratiquement sans s'arrêter jusqu' à 6h30. On monte sur le versant d'un piton, on aperçoit un groupe de mechtas à fouiller 50m devant nous, les sections se divisent, nous nous trouvons maintenant à environ  20m en léger contrebas, nous apercevons une grande mechta qui se découpe sur la crête, quand la fusillade éclate.
 
Je sors mon PA de la ceinture, j'engage une balle dans le canon et m'aplatis derrière un rocher, la fusillade continue de toute part. Je lève la tête juste pour voir une ombre devant nous, puis deux coups de fusil, Abderamane  à 2m de moi a pris une décharge de chevrotines dans la jambe, j'ai senti le vent sur ma jambe gauche ...c'est pas passé loin ! le fellagas est abattu, il vient s'écrouler devant nous, d'autres rebelles tentent le tout pour le tout, ils sortent en tirant, les gars de chez nous qui sont plus haut répliquent en tirant vers le bas, ils nous arrosent en même temps, ça siffle et çà claque de partout, aussitôt le terrain déblayé, je me mets aussitôt en liaison  radio avec le bataillon, nous avons deux blessés : Abderamane qui était à côté de moi et un gars de la 3ème section blessé au bras et au côté, au lever du jour, ils sont héliportés sur Aumale.
 
 
l'infirmier Milw... au travail
 
 
La fouille est terminée, il y a une quinzaine de suspects et 3 rebelles abattus dont un commissaire politique (celui qui est venu s'écrouler devant nous après avoir tiré sur Abderamane), égorgeur à l'occasion  lorsque les gens ne comprennent pas son message politique. Nous avons récupéré son grand couteau, une mitraillette Beretta, 2 fusils de chasse, 3 cartouchières et 2 grenades DF. On récupère les vaches et les moutons, on abat 3 chevaux (je me demande pourquoi ?) on décroche vers 8h, on coupe au plus court pour rejoindre les camions, j'ai le fusil d'Abderamane, on arrive à la compagnie à 10h, le colonel est là et nous félicite, moi je me dis que je l'ai échappé belle... !!! 
 
 
  
Mercredi 11 Mars : Aujourd'hui, on " bulle", demain matin nous sortons en patrouille à 1h30, je graisse mes rangers neuves qui me font mal aux pieds, je prépare les postes radios l'Angrc 9 et l'Anprc10 .
 
Jeudi 12 Mars : Un grand  jour : c'est mon Anniversaire, réveil 1h/1h30, départ pour le Dyra, on marche une dizaine de kms sur la piste et encore un bon moment dans le djebel, il fait un temps de chien, il pleut à verse, les oueds débordent, je suis trempé, par moment nous avons de l'eau jusqu'à mi-cuisse, le terrain est détrempé, on trébuche à chaque pas, on ne voit pas le gars qui nous précède à plus d'un mètre, on arrive sur un douar (groupe de maisons) par les crêtes, les voltigeurs commencent à fouiller les mechtas, il fait encore sombre, un voltigeur donne un coup de pied dans la porte d'une mechta, en réponse part une rafale de mitraillette, manifestement l'effet de surprise a joué, ils n'attendaient pas les militaires avec ce temps là. Les gars balancent 2 grenades offensives, 3 rebelles réussissent à sortir par derrière, çà part dans tous les sens,  le Sgt Ség... cavale après des rebelles  mais il se fait allumer par le FM de la 2ème section qui le prend pour un fuyard, il revient en arrière et "bute" un retardataire, 2 autres tentent de filer par le sentier d'où on est venu mais ils tombent sur le FM qui est resté en position, pendant ce temps, le lance grenades Gué... pilonne une grande Mechta, c'est un spécialiste, il tire, le fusil à la hanche, dans la grande porte. Là encore, une quinzaine de rebelles sortent en tirant dans tous les sens, çà tire de plus belle, on entend les coups de feu de la 3ème section qui est un peu plus loin sur notre droite, le jour s'est levé, la fusillade se calme.
 
On fouille les mechtas avec précaution, dans la mechta où on a balancé les grenades, il y a 2 rebelles gravement atteints, ils ne survivrons pas ... bilan 11 tués chez les rebelles, 3 prisonniers légèrement blessés à qui l'infirmier Mil.... donne les premiers soins. Parmis les morts, il y a un lieutenant 2 barrettes, il a une belle paire d'après skis, c'est Mékid qui les prend. L'armement récupéré est assez impressionnant, une mitraillette Stati Italienne, un PM40 Allemand, une MAT 49, 4 fusils 303 Anglais, 5 fusils de chasse, 1colt 11/43 , 2 grenades quadrillées Tchèques, des vêtements militaires, des papiers très importants sur le fonctionnement militaire et politique du FLN dans la région, des photos qui les montrent avec leur armement et le drapeau FLN faisant leur instruction en Tunisie,  au dos de la photo, c'est écrit " A bas la France, vive le FLN, vive la  RAU (République Arabe Unie)" , des adresses de membres FLN en France, la formation complète de la Katiba du secteur, son nom est la Katiba 611, cette Katiba est épaulée dans la région par un Commando qui s'appelle le "Commando 41". Il semble que soyons tombés aujourd'hui sur un groupe sectoral, c'est à dire, un groupe qui est chargé de l'administration militaire et politique du secteur, on décroche à 9h30, on ramène avec nous une famille qui ne partage sans doute pas les idées des Shérifs du coin et qui souhaite éviter les ennuis (on égorge facilement dans le coin). Il commence à neiger, on est trempé, c'est maintenant que je commence à avoir froid, on est tous pareils, on grelotte.
 
Un gars de la 2ème court après un chevreau, il tombe allongé dans l'oued mais content, il a récupéré l'animal, ce sera pour le repas amélioré. Nous hissons les rebelles morts portant des tenues militaires sur des Brelles (chevaux de trait) pour l'identification, le sang coule sur la neige, on les suit  à la trace,  je ne peux m'empêcher de penser à ces jeunes qui avaient une vingtaine d'années comme nous et qui viennent de perdre la vie, pour leur idéal de liberté... et moi mon idéal, c'est quoi ?...oui, je sais... j'ai un devoir..! et ma motivation, c'est de ne pas rester allonger ici, pendant que des planqués se la coule douce ailleurs, bon passons. J'ai bientôt la liaison avec Paoli (indicatif des camions),  ils nous attendent sur la route où nous arrivons bientôt, nous prenons le convoi, je gèle, on arrive à la Maison Forestière, il est 10h30, ouf, le poêle n'est pas éteint, on se jette sur la paillasse.   Aujourd'hui  je suis majeur, j'ai 21 ans , c'est mon  Anniversaire et ma "Fête" en même temps.
 
 
Je comprends mieux pourquoi cette nuit j'avais de l'eau jusqu'à mi-cuisse...
Le retour est plus confortable... grâce  au bourricot !