Je suis saturé de tout ce gâchis , je n'ai plus envie d'écrire sur ce petit carnet, il reste seulement 2 pages, 2 dates où ma vie aurait pu basculer, le 20 Décembre 1959 et le 20 Février 1960 , mais en attendant, le service continue, 1 an encore avant d'avoir la quille pour quitter ce merdier. Sa mission terminée, le Capitaine Dupoux est parti, il est remplacé par le Capitaine Vial..., un type sympa et au moins avec lui, on peut prendre des photos!
 
Après le 20 Août beaucoup de choses ont changé, tous ces événements m'ont endurci, j'ai perdu une partie de ma réserve et de ma sensibilité du début lors de mon arrivée à Oran. Je ressens une sorte d'écoeurement devant cette guerre dite de pacification où après s'être bien battus, les rebelles ralliés deviennent des copains, où le Chef de la Katiba devise en souriant avec le chef du Commando . Je pense à Bir... qui revient du foyer après s'être fait casser la gueule et qui dit comme pour excuser sa connerie "on s'est bien battus", cela me rappelle aussi les guerres de Vendée, les luttes fratricides, les Blancs contre les Bleus à CHOLET  au cimetière des martyrs dans la forêt de Vezins, presque 2 000 morts.
 
 

 
Un peu de rêve et d'air pur aussi avec ma marraine de guerre, Solange, avec laquelle j'entretenais et échangeais une correspondance et des photos souvenirs, elle de la région Nantaise, moi de mon bled Algérien. 
 
A la fin de mon service, nous nous sommes rencontrés et je lui ai remis un petit souvenir d'Algérie, une poupée Kabyle.
 
Je me souviens de notre ras le bol, de cette bouffe dégueulasse et aussi de cette  Grève de la faim.      Ce jour là, nous  avons "boycotté" les cuisines et nous nous rassemblons à 19h devant le portail de la Maison en tapant sur nos gamelles. Le résultat ne se fait pas attendre, le Juteux sort menaçant et repart aussitôt devant l'agressivité générale, 10mn plus tard, le capitaine sort avec sa carabine à la main, après quelques minutes de discussion, la décision est prise, il commande aux chefs de section de faire prendre à chaque homme 1/4 de boule de Pain et une boite de Pilchard  et rassemblement avec les armes   dans la cour. Tout le monde ronchonne mais s'exécute. Le Grand Chef réapparaît  et commande à la 1ère section de prendre la tête et montre la direction du  piton en face  à environ 5 km, les deux autres sections suivent. Nous arrivons enfin sur le Piton, nous sortons le pain et le Pilchard, cependant quelques mauvaises têtes résistent, le pitaine de s'inquiéter "Alors les gars, pas Faim..!", les gars répondent en raillant : "Non... franchement, on est repus.. !", il s'adresse aux chefs de section : "Départ dans 5 minutes, direction la Maison".
L'événement a sans doute été relaté auprès du Commandant puisque les jours suivants, comme par hasard, la cuisine s'était nettement améliorée.
 
 Quelques copains encore nous ont quittés "la Vedette", un lyonnais toujours le premier à faire des conneries, c'est lui qui un jour a balancé une Grenade OF dans les Lattrines, "la Chique" est sorti vite fait de sa position (sous l'effet du geiser) avec son journal "le Canard Enchainé" (interdit) collé aux fesses, nous l'avons évité pendant deux jours à cause de l'odeur. 
 
Un autre jour, nous devions faire sauter des grenades à percussion Tchèques récupérées, plutôt que de les percuter, nous avons décidé de les tirer à 30m, nous étions à peine allongés derrière le muret que "la Vedette"commence le Tir, résultat un éclat en plein front, il est d'urgence Héliporté sur Aumale ...
 
Un autre, disparu lors d'une OP, "le Gitan", après avoir mangé une boite de thon qui était gonflée, il est pris de convulsions, de vomissements et décède en 20mn.
 
De temps en temps, nous effectuons un Stage de repos chez la Comtesse de Luars  à Alger , c'est le pied à terre de toutes les unités opérationnelles, nous y sommes comme des coqs en pâte, Hôtel 3 étoiles, loisirs libres,notre passe temps favori, c'est la Piscine de la RUA. 
 
 
 
 
 
En 1959, la piscine de la RUA est le rendez vous de la jeunesse aisée d'Alger 
 en Mai 2005 : vue du Restaurant "le Dauphin"
 
Ah ... j'oubliais..! le Départ des Quillards,
ce soir là le Foyer affichait complet
 la soirée pouvait finir très tard
 avec des chansons, des beuglements
et des gesticulations en tous genres.
 
l'Opération du 20Août a creusé les rangs 
des nouveaux sont arrivés
les anciens qui restent ont pris du galon. 
 
Ce qui a changé aussi, ce sont les méthodes d'actions opérationnelles, après la destruction de la Katiba 611, il n'y a plus de bandes organisées mais des petits groupes de 10 djounouds maximum  qui se cachent pour survivre et qui font le coup de feu de temps en temps la nuit pour marquer leur présence sur notre convoi qui passe, dans ce cas comme un seul homme les gars "giclent" des camions pour courir en " défouraillant",  on a rien vu... mais ça défoule!.
 
Et puis, il y a le taxi qui fait le trajet Aumale-Masqueray qui se fait rançonner, alors de temps en temps, 3 ou 4 gars gonflés, armés jusqu'aux dents se permettent de monter dans le taxi à la place des passagers pour faire l'aller Masqueray-Aumale et retour.
 
Maintenant, le Pitaine prend le risque d'envoyer 5 ou 6 gars en patrouille, ils partent le soir vers 10h/11h, le visage maquillé avec du bouchon noirci, une Djellaba par dessus leur treillis et un Cheich sur la tête pour ne revenir qu'au petit matin.
 
Les semaines passent mais l'action ne faiblit pas , nous sortons toujours aussi souvent mais la tension est moins perceptible qu'avant le 20 Août. il n'y a pratiquement plus de résistance, le plus souvent nous avons affaire à des fuyards, exceptés lorsqu'il sont acculés, dans ce cas, leur résistance est souvent héroïque et désespérée.